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15Nov

Quand l’Afrique du vin s’éveillera, le monde du vin tremblera

Arusha, ville du nord de la Tanzanie, proche du fier Kilimandjaro, fief bien connu des agences de safari. Les touristes se ravitaillent une dernière fois en eau minérale dans de petites épiceries avant de s’enfoncer dans les vastes parcs nationaux. Surprise : sur le comptoir, entre bière et Coca-Cola, trône une bouteille de vin.

Sur le comptoir trône une bouteille de vin de format bordelais portant la mention “Proud of Tanzania” (fierté de Tanzanie) et une croix biblique dans ce pays à moitié chrétien. Son prix ? 20 000 schillings (environ 13 €). « Tous les vins tanzaniens proviennent de la région de Dodoma », expliquent de concert guides et commerçants.

Dodoma, 150 km plus au sud, capitale politique du pays (Dar-el-Salam est restée la capitale économique), a effectivement vu se développer ces dernières années plusieurs wineries importantes, dont les deux principales sont la Cetawico (Central Tanzanian Wine Company) et la Dowico (Dodoma Wine Company).

Pour tester ces vins étonnants dans des conditions plus appropriées, direction le Country Lodge de Karatu, petite cité ouvrant sur le majestueux cratère du Ngorongoro. À la carte, servies cérémonieusement “à la française”, deux bouteilles de vin de la Cetawico : un blanc 100 % chenin, basique mais agréable ; puis la cuvée rouge Sharye, assemblage de syrah, aglianico, marzemino et teroldego – trois cépages italiens –, d’un équilibre plus relatif.

IMPLANTER DU VIN EN TANZANIE CENTRALE

La winery produit aussi du rosé, et plusieurs autres cuvées expérimentales « haut de gamme », selon ses dirigeants.

L’aventure a commencé en 2005, lorsqu’un ingénieur transalpin, Fiorenzo Chesini, originaire de Vérone, a eu l’idée de reprendre les expériences de plantations menées par les missionnaires italiens après la Seconde guerre mondiale et d’implanter du vin en Tanzanie centrale, plus précisément autour du village de Hombolo. Depuis, ses rouges estampillés Sharye sont présents dans tous les lodges et hôtels du pays, une partie étant même exportée… jusqu’en Italie.

La Tanzanie, un cas particulier en Afrique noire ? En réalité, les initiatives se multiplient. Huit cents kilomètres plus au nord, au cœur du Kenya, c’est cette fois une véritable performance vitivinicole qu’a réussie le Sud-Africain James Farquharson : à 2 000 mètres d’altitude et pile au niveau de l’équateur, il a créé la Rift Valley Winery (RVW), oasis de production de cuvées là aussi destinées à faire entrer le pays dans le club des nations productrices de vin.

« Avec des conditions pareilles, vinifier n’a absolument rien à voir avec ce que l’on peut connaître en France ou même en Afrique du Sud, c’est une aventure unique », commente Farquharson, élevé sous les frimas écossais et formé au Cap.

Voici quatre ans, il répond à l’appel d’une riche famille de businessmen kenyans (les Ngugi) désireux de créer un vin qui pourrait être servi à la table de l’élite de Nairobi (la capitale) comme aux touristes de Mombasa (la grande cité portuaire). Il élabore pour commencer un sauvignon blanc et un assemblage de rouge sous la marque Leleshwa (le nom d’une sorte d’olivier local) vendus dans le pays à prix “raisonnable” (respectivement l’équivalent de 4,50 € et 5,50 €) en grande distribution afin de convertir les Kenyans. La RVW n’a rien d’un projet expérimental : l’objectif de production à court terme est de… 3 millions de bouteilles, selon le directeur technique kenyan Mbugua Ngugi. Créer le vin de la Rift Valley, berceau de l’Humanité, où a été découvert le squelette de la célèbre Lucy (3,2 millions d’années), le pari était trop beau…

LE VIN, DE L’OR ROUGE POUR LE CONTINENT NOIR ?

On savait la vigne présente en Afrique du Nord depuis des temps immémoriaux, ainsi qu’en Afrique du Sud depuis trois siècles. Mais en ce début de XXIe siècle, la carte de l’Afrique se couvre bel et bien de nouveaux pays “producteurs”, une bonne quinzaine à ce jour, selon notre décompte. Même les statistiques de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) – qui ne tiennent pourtant pas compte des tout derniers pays entrés en culture – en témoignent (1). Dans les années 2000, la production de vin sur la zone est passée de 8,8 à 11,5 millions d’hectolitres, soit une augmentation de 30 %, et cela n’est pas dû au développement du seul acteur sud-africain (2), pourtant très dynamique.

En réalité, même si l’Afrique a des problèmes économiques bien plus profonds à résoudre, le vin devient un enjeu, car le continent doit répondre à deux demandes : celle des touristes et celle de la classe moyenne supérieure. « Pour accompagner son développement économique, dans tous les secteurs, l’Afrique aura aussi besoin du vin », résume le géographe et écrivain Jean-Robert Pitte. En dix ans, la donne économique a considérablement changé : selon la Banque Mondiale, le PIB de l’Afrique rejoindra celui de l’Europe en 2050 (3). Et, dans moins de dix ans, 130 millions de foyers disposeront d’un revenu supérieur à 5 000 dollars annuels, autant dire un énorme potentiel de marché. La plupart des pays africains doivent d’ailleurs importer chaque année plus de vin : au moins 3 millions d’hectolitres actuellement, soit le double d’il y a dix ans (toujours selon l’OIV).

Aussi incroyable que cela puisse paraître, des nations comme le Ghana, le Nigéria ou le Cameroun sont qualifiées de marchés “matures” pour les exportateurs européens.

LE VIN EN AFRIQUE RESSEMBLE AU SCÉNARIO DU VIN EN CHINE, IL Y A 10 ANS

L’Afrique du vin est donc “bien partie”, pour contredire la célèbre citation de René Dumont. Le scénario qui s’y déroule rappelle, dans une moindre mesure, celui de la Californie voici cinquante ans, de l’Amérique du Sud voici trente ans, de la Chine voici dix ans : les initiatives privées pour constituer des vignobles fleurissent et elles reçoivent le soutien, sinon la participation active des autorités. L’extraordinaire genèse du vignoble de la famille Bongo, au Gabon, en témoigne (lire l’encadré ci-contre) : avant de disparaître, Omar Bongo avait aussi voulu léguer à son pays et à sa famille un “grand vin” !

À 6 000 km plus à l’est, une histoire à une échelle bien plus importante se joue actuellement en… Éthiopie. En 2007, le gouvernement décide de miser sur le vin pour moderniser son agriculture et rééquilibrer sa balance commerciale. Le pays possède une très ancienne tradition viticole remontant à l’Antiquité et la période où il fut (brièvement) chrétien.

Le Premier ministre décroche son téléphone pour appeler directement un ami bien connu de l’Afrique : le Bordelais Pierre Castel, toujours grand patron (86 ans) du groupe Castel, numéro un français du vin. Pierre Castel, leader de la bière sur le continent, est passé commande, mais les premières bouteilles seront réservées aux cités éthiopiennes et aux pays frontaliers demandeurs, comme le Soudan et l’Ouganda. Quand Zeway produira un million de cols – sa capacité finale de production –, les vins éthiopiens partiront en Amérique et en Europe. Pas de doute : le Négus (ou “roi”, nom donné à Haïlé Sélassié, qui dirigea le pays jusqu’en 1975) serait fier de ses vignerons !

Car l’Éthiopie possède plusieurs wineries importantes qui bénéficieront de l’effet Castel. La privatisation réussie récemment de Awash (4), grande société publique de vins éthiopiens en est la preuve. De quoi voir l’avenir en rose pour State Winery et Heritage, les deux autres labels importants.

OASIS DE PRODUCTION DE VIN

Pourtant, rares sont les chefs politiques africains à imaginer surfer sur la mondialisation viticole pour cumuler devises et prestige national. Les aventures africaines restent majoritairement privées et l’imagination est au pouvoir.

Un autre exemple ? La Namibie, la dernière nation décolonisée (1990 !) et territoire plus que méconnu. Trois wineries y ont été créées à ce jour et la dernière d’entre elles est la plus originale : Neuras est une extraordinaire synthèse entre un site de conservation animalier et une oasis de production de vin, un cas unique au monde. Neuras, c’est à la fois un lodge confortable pour amoureux de la vie sauvage (avec le très chic vin maison) et une réserve animalière financée par des œuvres de charité.

Pas étonnant que la Fondation Angelina Jolie-Brad Pitt participe au projet, les deux stars étant elles-mêmes devenues vignerons en Provence !

Le même phénomène a eu lieu dans les rares zones traditionnellement productrices d’Afrique. Ainsi les aventures ayant projeté les vignobles maghrébins dans la mondialisation.

Au Maroc, dans le Haut Atlas (Fès et Meknès), le businessman Brahim Zniber (agroalimentaire et immobilier) a ressuscité les belles étiquettes (il pèse 80 % du marché local avec les Celliers de Meknès) et suscité nombre de créations de wineries dans la zone, dont un certain… Castel (lire La RVF n° 566, novembre 2012).

En Tunisie, Belgacem D’Khili, docteur en viticulture, patron des Vignerons de Carthage, chargé par l’ancien pouvoir de moderniser l’antique vignoble du nord du pays, poursuit sa mission après la révolution et exporte ses cuvées du Brésil à Hong Kong (là aussi, le groupe Castel est venu s’implanter dans la foulée).

En Algérie, le sursaut n’a pas encore eu lieu, mais le potentiel est là et fera fatalement de ce pays un acteur majeur du développement viticole, même si les considérations géopolitiques masquent ces évolutions (l’omniprésent groupe Castel a d’ailleurs été également sollicité).

UNE WINERY PRÈS DU CAIRE

L’Égypte fut aussi une nation de producteurs de vins depuis la plus haute Antiquité, comme en témoignent les représentations de l’art des premières vinifications retrouvées sur d’antiques jarres. Comme ailleurs, des projets privés – et culottés au vu des évolutions politiques régionales – permettent au pays de retrouver un statut de “nation viticole”.

Dernier exemple saillant en date, le groupe Heineken, qui a ressuscité un ancestral label, Gianaclis, pour en faire une winery ultra-moderne à 50 km du Caire où trente variétés de raisins sont cultivées sur 400 ha sous le contrôle de l’espagnol Mas Martinet (Priorat).

De quoi faire un peu de concurrence aux Jardins du Nil, projet d’un passionné, André Hadji-Thomas (domaine EgyBev Wadi), désireux de faire revivre l’antique vinification des pharaons en testant moult cépages sur les terres d’Horus, et même en vinifiant un peu de moûts venus d’Europe. Le président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, ira-t-il jusqu’à trinquer au renouveau du vin égyptien ?

Nous pourrions sans doute encore multiplier les exemples. L’Afrique, nouveau continent du vin ? Après tout, le premier vigneron-agronome important de l’histoire, le Carthaginois Magon – ses écrits furent les seuls épargnés par les Romains –, n’était-il pas africain ?

Source: https://www.larvf.com/

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